Comme chaque semaine, Rian Liber revient avec une nouvelle montpelliéraine née de son imagination fertile. Enjoy !

Quoi, tu n’as pas lu ses deux premières nouvelles ? Figure toi que tu peux y rencontrer une bestiole fantastique qui vit aux abords du lac du Crès et aussi découvrir une mystérieuse secte montpellieraine.

Préambule

Cette fois-ci, ô lecteur ou lectrice, je ne vais pas te raconter une fantaisie sur un lieu insolite de Montpellier. Ici, je vais tenter de te faire découvrir une rue de ma ville, te la décrire comme je la vois, te faire partager sa magie.

Pour commencer, voici comment je l’ai découverte.

I got the blues

Un soir de déprime, où l’atmosphère dans l’appartement familial devenait oppressante à mesure que je ruminais mon mal être, ne rendant que plus proches les murs de ma chambre à m’en rendre presque claustrophobe, je décidai d’enfiler un manteau pour sortir m’aérer l’âme.

La nuit était fraîche en cette fin d’automne. Des nuages chargés de pluie couvraient la ville d’une chape de plomb orangée, illuminée qu’elle était par les lances de lumières des lampadaires dispersant les ténèbres sur le chemin des hommes, repoussant leur peur animale du noir, de ce qui s’y cache ; une fine pluie tombait sur les toits et les rares personnes qui marchaient dans les rues étaient des apparitions fugaces dans mon champ de vision, ombres prisonnières tout comme moi de ce décor déprimant.

J’errai dans ce dernier, reflet de mon esprit, sans regarder où j’allais, les yeux rivés au sol, mes pensées tourbillonnant dans ma caboche comme une tornade dans un magasin de billes.

Je ne sais pas combien de temps j’ai arpenté la ville de cette manière, ignorant où je me dirigeais, mais je me souviens qu’à un moment donné, je me suis arrêté, car le sol qui me faisait face m’était inconnu.

Lieu inattendu en terre connue

Tu trouveras peut-être cela idiot. Cependant, c’est ce qui est arrivé.

Cela faisait des années déjà que j’habitais Montpellier, le centre-ville en particulier n’avait pas de secret pour moi à force de le traverser en long et en large en posant mon regard sur chaque chose, du pavé sur le sol aux toits des immeubles, en passant par l’oranger du deuxième étage rue de l’Aiguillerie ou par les gargouilles au croisement de la rue de Girone et de la rue Germain. Mais ce sol-là, je ne l’avais jamais rencontré, et cela me surprit à tel point qu’il réussit à me faire sortir de mes ruminations.

Je levais le nez vers le ciel et ne vit rien de familier sur quoi m’agripper. Les murs, les lampadaires, les fenêtres, même les arbres débordant des murs ne me disaient absolument rien. J’étais un étranger dans un décor inconnu.

J’étais perdu, déboussolé dans le centre-ville de Montpellier, celui-là même que j’avais piétiné des années.

Fasciné, mon esprit était tout à la contemplation de cette nouveauté ; mon corps avançait de lui-même et mon regard embrassait chaque parcelle de ce terrain encore vierge de ma présence. J’étais ailleurs, hors du temps et de l’espace. Pour moi il n’était plus question de Montpellier, ni de ma morosité, un monde inconnu s’offrait à moi et je savourais chaque instant passé en son sein.

Un songe tangible

Mais toute rue à un commencement et une fin (comme les paquets de chips).

Après l’avoir remontée complètement, la réalité revint au galop s’imposer à ma vue. Seulement, la tristesse n’était plus présente. La Rue m’avait purifiée, comme si elle avait aspiré le venin d’une plaie. J’étais apaisé.

Passé un temps, ébahi par cette magie dont j’avais été le témoin, je me retournai, lentement, pensant que la Rue aurait disparu, volatilisée, aussi vite qu’elle était apparue. Heureusement, elle était toujours là, dés lors à jamais ancrée dans la réalité tel un nouveau navire amarré dans un vieux port. Derrière elle les tours de la cathédrale Saint Pierre illuminaient le ciel de leurs projecteurs, un phare dans la nuit indiquant la bonne direction aux marins perdus.

Cache-cache

Je revins de nombreuses fois dans cette rue, de passage, pour m’y attarder, ou encore pour écrire ces lignes, découvrant de nouveaux détails la rendant plus étrange et magique à chaque fois. Sentir au printemps la douceur parfumée de la glycine surplombant l’un des murs embaumer toute la rue de ses volutes. Profiter de son silence même quand la ville toute entière hurle d’agitation. Admirer sa « tour de château » comme je la nomme, visible uniquement depuis la Rue. Et d’autres choses encore.

Tu te demandes peut-être, si tu es arrivé à ce niveau du récit, où se situe cette rue. Quelle est son nom ? Je ne te dirai ni l’un ni l’autre. Cela gâcherait tout le plaisir de la chercher ou de tomber dessus par hasard.

Mais je vais te donner des détails supplémentaires typiques, que dis-je, uniques à celle-ci.

Elle forme un « L » ; elle est faite de pavés aussi vieux que la ville elle-même semble-t-il ; les numéros n’ont pas de logique apparente. Côté impair il n’y a que deux portes sans numéro. Cependant deux numéros, le 7 et le 9, sont sans portes et placés de manière improbable. Le premier est coincé entre une gouttière et le haut de la rue, le second est figé sur une grosse poutre de bois encastré dans un mur. Côté pair, le numéro 4 est une fenêtre, une porte n’a pas de numéro et le 10 n’existe pas.

J’espère que tu la trouveras, et surtout que tu ressentiras la magie qu’elle dégage, prend le temps de la découvrir. Ou alors lève le nez de tes chaussures et de ton portable, regarde ton environnement, écoute-le : tu trouveras toi aussi ta Rue.

 

Rendez vous la semaine prochaine pour une quatrième nouvelle signée Rian Liber !

 

 


🖊 Auteur : Rian Liber 

🖌 Illustration : Julie Soulès